La bière : outil d’appropriation de l’espace public

Hygiénisme contre alcoolisme public

Populaire, peu chère, peu alcoolisée, bue tant par les bobos que par les clodos, la bière semble être l’alcool urbain par excellence. En outre, la bière est un alcool universel, consommé par toutes les catégories générationnelles et socio-professionnelles – contrairement au vin, plus sectaire. Cette universalité en fait un objet d’étude pertinent.

Sur un banc ou sur l’herbe, dans un parc ou sous un pont, seul ou entre amis, la bière semble aujourd’hui faire partie de nos pratiques de l’espace public. Pourtant, le mariage entre alcool et urbanisme n’est pas quelque chose de naturel. Du moins, il ne l’est plus. Depuis le XIXe siècle, l’Hygiénisme a aseptisé la Ville et ses usages, et l’alcool est devenu tabou dans l’espace public. On assiste même aujourd’hui à un nouvel élan hygiéniste, impulsé par la Loi Bachelot de 2009 conférant aux maires le pouvoir de restreindre la vente de boissons alcoolisées entre 20h et 8h. On voit alors se multiplier des arrêtés municipaux et préfectoraux limitant voire interdisant la consommation d’alcool dans l’espace public ou dans une partie de celui-ci.


Boire de l’alcool dans une de ces zones de prohibition vous
expose à une amende de 35€.


En dehors des périmètres définis par ces arrêtés, chacun peut librement consommer de l’alcool dans l’espace public dans la limite des conditions de sobriété.

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Urbanisme 86 et boborbanisme

Existe-t-il boisson plus urbaine que la 8-6, cette grande canette dont on retrouve des cadavres près de toutes les supérettes qui se respectent ? Proche du lieu d’achat, son espace de consommation est souvent un lieu de circulation, afin de conserver la potentialité d’interaction – notamment mendiante. Mais il peut également être un lieu enclavé, répondant à l’injonction sociale de ne pas être vu pratiquant cet usage.

À l’inverse, de nombreux espaces ouverts urbains piétons sont investis par des classes plus aisées. En venant boire dans des parcs, quais, places, les citadins les revendiquent. Les vendeurs à la sauvette ne s’y trompent d’ailleurs pas, prenant le relais des commerces traditionnels, voire s’y substituant dans les cas où la vente d’alcool leur est interdite.

Apparaissent alors deux types d’usages de la bière dans l’espace public :

  • La bière comme catalyseur de l’espace public : boisson conviviale, elle accompagne les esprits festifs et favorise la sociabilisation des individus ;
  • La bière comme adoucisseur de l’espace public : l’alcool permet d’atténuer le ressenti des duretés (climatiques, sociales, etc) de l’espace public.

Just a perfect day
Drink sangria in the park
And then later, when it gets dark, we’ll go home
                                                    Lou Reed – Perfect Day


La Ville est ainsi appropriable par la consommation d’alcool. En tant qu’acte subversif, c’est aussi un acte d’appropriation, une revendication du droit à la Ville. La bière permet de faciliter différents usages de l’espace public. En ce sens, elle apparaît comme un outil de son appropriation.

On constate enfin une inertie de l’appropriation de l’espace public par la bière. En effet, les cadavres et bris de bouteilles vides et les reliquats olfactifs de toilettes improvisées agissent comme des totems d’une appropriation passée, limitant la réappropriation du lieu par d’autres personnes. Pour lutter contre cette inertie, les pouvoirs publics ont pu mettre en place des brigades anti-incivilités, des sanisettes gratuites, voire des murs urophobes.

Si la pratique est critiquée par les riverains (et accessoirement potentiels électeurs) se plaignant du tapage et de l’insécurité qui en découlent, l’« alcoolisme public » présente un enjeu à être reconnu. Pour beaucoup, les interdictions de consommation ne sont pas respectées, et sont plutôt utilisées comme un outil de régulation et de sanction des comportements les plus agressifs. On note en outre un effort de la mairie de Paris qui a nommé un adjoint à la nuit et a fait de la question de la conciliation de l’« alcoolisme public » avec les intérêts des riverains l’une de ses prérogatives. Mais aujourd’hui encore le tabou demeure.

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