Les bancs publics : pour un urbanisme romantique

Apparus avec la ville, les bancs publics sont aujourd’hui menacés de disparition. Dommages collatéraux des politiques anti-SDF et de la ville fonctionnelle, ils deviennent inconfortables, s’individualisent, voire disparaissent peu à peu. Pourtant, il s’agit d’un objet urbain fantasmé, qui fait par ailleurs l’objet de nombreuses chansons.

Les espaces verts constituent des enclaves dans la ville fonctionnelle, et les bancs qui s’y trouvent ne répondent pas forcément point par point à cette analyse.

Tant qu’il y aura des bancs reste un pays de sentiments

« Les gens qui voient de travers
Pensent que les bancs verts
Qu’on voit sur les trottoirs
Sont faits pour les impotents ou les ventripotents.
Mais c’est une absurdité,
Car, à la vérité,
Ils sont là, c’est notoire
Pour accueillir quelque temps les amours débutants. »

– Georges Brassens, Les amoureux des bancs publics, 1953

Faits pour les « impotents ou les ventripotents », les bancs publics seraient, selon « les gens qui voient de travers », les ennemis d’une vision productiviste de la ville. Ils constituent en effet des espaces statiques qui ne s’inscrivent pas dans l’ère de l’hyper-mobilité que connaissent les villes aujourd’hui, même s’ils sont par ailleurs utiles à la mobilité piétonne des citadins – notamment les plus âgés – en permettant un séquençage de leur itinéraire. À l’encontre de la logique de flux qui prédomine aujourd’hui, les bancs publics sont donc hors du système de la ville fonctionnelle.

Au sein d’une ville où tout élément a son usage propre, les bancs publics n’ont pas de fonction définie. Seul ou à plusieurs, on peut s’y reposer, attendre quelqu’un, lire, écrire, manger, méditer, prendre le soleil, converser, s’aimer, etc.

Les bancs sont notamment là pour « accueillir les amours débutants ». Ils ont une représentation d’objet romantique, où les gentilshommes courtisaient leurs bien-aimées au XVIIIe siècle. Cet usage a traversé le temps et quelques graffitis matérialisent par ailleurs les couples que ces mobiliers urbains ont vu se former. Imposant une proximité physique à ses usagers, les bancs publics formeraient des espaces d’interaction, de séduction, et seraient propices aux « bisous urbains ».


Le bisou urbain constitue une revendication affective dans l’espace public. Par cette démarche intime et personnelle, le bisou urbain permet de clamer que le lieu est sien. En ce sens, il s’agit d’une appropriation de l’espace.


Inamovibles, hors des flux fonctionnels, les bancs publics apparaissent hors du temps. Indémodables, ils traversent les âges et sont les témoins de bien des histoires. Ils permettent également un usage particulier s’opposant au productivisme et à l’agitation urbaine : ne rien faire et regarder les gens.

« À m’asseoir sur un banc, cinq minutes avec toi, regarder les gens tant qu’y en a ;
Te parler du bon temps, qui est mort ou qui reviendra, en serrant dans ma mains tes petits doigts ;
Puis donner à manger à des pigeons idiots, leur donner des coups de pieds pour de faux ;
Et entendre ton rire qui lézarde les murs, qui sait surtout guérir mes blessures.
À m’asseoir sur un banc, cinq minutes avec toi, regarder le soleil qui s’en va ;
Te parler du bon temps qui est mort et je m’en fous, te dire que les méchants c’est pas nous ;
Que si moi je suis barge ce n’est que de tes yeux, car ils ont l’avantage d’être deux ;
Et entendre ton rire s’envoler aussi haut, que s’envolent les cris des oiseaux ».

– Renaud, Le mistral gagnant, 1995

Les bancs publics sont soumis à un rythme différent du reste de la ville et forment de ce fait des espaces de contemplation du fourmillement de la vie urbaine. Ils sont des observatoires sociologiques (« regarder les gens tant qu’y en a »), ornithologiques (« donner à manger à des pigeons idiots ») et météorologiques (« regarder le soleil qui s’en va »).

Les bancs publics ne font l’objet d’aucune réelle politique publique de développement ou de mise en valeur. À l’inverse, les pouvoirs publics mènent même aujourd’hui une guerre plus ou moins assumée contre ceux-ci et le sentiment d’insécurité qu’ils peuvent apporter pour les riverains (toxicomanes, groupement de « jeunes », SDF, etc). Pourtant, ils participent à bien des égards à la réalisation d’une ville fantasmée. Les bancs contribuent en effet à l’occupation humaine de l’espace et sont les supports de relations amoureuses.

C’est en conservant ses fonctions statiques et non-productives que la ville créera du romantisme.

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