Tracte-moi si tu peux 

tracte moi si tu peuxSi vous n’avez pas d’emploi fictif et qu’il vous arrive de prendre le métro ou le tram ces derniers temps, vous avez peut-être rencontré un de ces valeureux militants prêt à affronter les éléments, la foule et le stress des gens pour défendre son candidat. Après tout « mourir pour des idées, l’idée est excellente, d’accord mais de mort lente » et un rhume semble un moindre mal au regard du vivier d’électeurs potentiels que les transports en commun charrient quotidiennement. L’activité n’est pas nouvelle et vous rappelle certainement vos souvenirs de jeunesse lorsqu’à la sortie du lycée, un de ces militants tentait de discuter politique avec vous et ce, tous les vendredis soirs alors même que vous désespériez d’aller boire un verre avec vos amis.
Cette année, une hirondelle fera peut-être le printemps mais celui-ci sera surtout marqué par les centaines de partisans de tout bord qui s’affichent dans l’espace public et tentent de vous convaincre de défendre leur cause.

Plus discret qu’une pancarte et moins agressif qu’un formulaire d’adhésion au parti, le tract permet une interaction entre le milieu politique et le citoyen. Celle-ci s’effectue dans l’espace public et en constitue donc un usage. Ainsi, il semble intéressant de procéder à une analyse spatiale de cette pratique afin d’en comprendre les logiques. Cette interaction militante peut être de deux types. Elle peut être indirecte : le tract permet au distributeur de faire passer un message au receveur en lui proposant une lecture politique à la place des bons de réduction et des magazines gratuits qui habituellement finissent dans la poubelle la plus proche. Mais elle peut également être directe, le papier permettant alors à deux inconnus de parler récession, mondialisation et accueil des migrants avant même d’avoir échangé leurs prénoms. En langage savant, on dira que le tract a un usage conatif puisqu’il constitue un support pour engager une conversation, donnant au distributeur ou au receveur l’occasion d’aborder l’autre à moindre coût social.

Les partis politiques se livrent à une guerre, envoyant tour à tour leurs fantassins distribuer des tracts pour convaincre le chaland

De masse ou ciblé, le tractage permet ainsi aux organisations politiques de faire campagne en battant le bitume et de donner corps à celle-ci dans la vie quotidienne. Les lieux investis ne sont pas choisis au hasard et plusieurs éléments viennent expliquer pourquoi les tracts fleurissent dans votre quartier plutôt que dans celui de votre voisin. De fait, une stratégie de tractage est une stratégie d’appropriation de l’espace fondée sur des critères de public cible et de potentiel électoral par définition inhérents au territoire.

D’abord, le bon sens poussera le militant à choisir un espace où il y a du passage afin de toucher un échantillon large de la population et d’écouler les centaines voire milliers de feuillets dont la (noble) cause justifie d’avoir participé à l’extinction des pandas en abattant une forêt – certes le papier recyclé est fort en vogue en ce moment notamment dans la partie gauche de l’éventail politique mais avouons-le, la tête du futur ou de la future président(e) passe généralement mieux sur papier glacé. L’identité du mouvement politique qui émet le tract va également avoir une incidence sur le choix du lieu de distribution. Ainsi, une analyse électorale par bureaux de vote leur permet de dégager une typologie de territoires selon leur potentiel à exploiter. En tant qu’objet politique, le monde se divise en trois catégories : les territoires acquis, ceux hostiles et les territoires pivots. C’est dans ces derniers espaces, marqués par le caractère imprévisible des précédents dépouillements, que les partis politiques se livrent à une guerre, envoyant tour à tour leurs fantassins distribuer des tracts pour convaincre le chaland. Dans les territoires acquis, la stratégie de tractage prend la forme d’une démarche de contrôle, au sens géopolitique du terme : la distribution y a en effet essentiellement un caractère informatif puisqu’une grande part de la population est déjà conquise par le mouvement politique. Enfin, quelques militants s’aventurent dans les territoires hostiles pour y prêcher leur bonne parole, s’appuyant sur le principe du “sait-on jamais”. Cette typologie permet de définir à grosses mailles les quartiers privilégiés qui constituent une première base pour la définition d’une stratégie de tractage, affinée par des critères de population cible.

Le tract sous l’essuie-glace dont l’efficacité face aux publicités pour des massages indonésiens reste encore à démontrer

En effet, dans une démarche proche de celle de la Sphinge, le caractère énigmatique en moins, la population peut être divisée en trois catégories. Si vous voulez vous approcher des “jeunes” – cette catégorie d’électeurs potentiellement indécise mais qui donne toujours une image de progrès aux photos de campagne – vous allez préférer les sorties de lycées ou d’universités et jouer la carte du “je te tracte en faisant un brin de causette afin de m’assurer que tu liras mon bout de papier et j’arriverai peut-être à te faire venir à un meeting ou une réunion”. Pour les actifs, toujours pressés, rien de tel que les gares de transports en commun où machinalement le citoyen attrapera votre tract pour le lire pendant son temps de transport. Chacun a également à l’esprit son corollaire destiné aux électeurs en automobile, le tract sous l’essuie-glace dont l’efficacité face aux publicités pour des massages indonésiens reste encore à démontrer. Pour les retraités – cette catégorie de la population qui a la particularité de considérer le vote comme un devoir et d’être de plus en plus nombreuse dans nos sociétés européennes – rien ne vaut le classique passage sur un marché. Également marqué par une forte présence de familles, ce territoire présente des populations qui “ont le temps” et où le tract a donc l’objectif de servir de prétexte et de support pour engager une conversation militante et donner lieu à de belles images pour les JT.

tracts3-01

Sachez qu’en fonction de l’heure et de l’endroit où vous êtes, vous aurez plus de chances de vous retrouver avec l’équivalent de la carte panini de votre candidat favori

À chaque lieu correspond sa catégorie d’électeurs et sa temporalité. C’est en conjuguant ces données que les mouvements définissent leur stratégie d’appropriation de l’espace et cherchent à vous conduire dans leur giron. Alors, vous qui flânez dans la ville, sachez qu’en fonction de l’heure et de l’endroit où vous êtes, vous aurez plus de chances de vous retrouver avec l’équivalent de la carte panini de votre candidat favori ou d’un autre, mais rappelez-vous surtout qu’une fois dans l’isoloir personne ne viendra vous distribuer le bulletin à mettre dans l’enveloppe, et ça, c’est chouette.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s