Les Urbavengers à l’épreuve de la startup nation

Paris, 18 mai 2017
Emmanuel Macron est depuis quelques jours notre nouveau président. Candidat, il s’est notamment engagé à faire de la France une “startup nation”. La désignation d’un premier ministre sensible aux questions “urbanistiques” (ancien adjoint à l’urbanisme de la ville du Havre et initiateur de grands travaux une fois maire) a fini de provoquer chez les Urbavengers un bouillonnement de réflexions sur la traduction urbaine de ce concept. Ceci n’est pas un billet politique ni même un exercice de prospective, mais la narration de ce que serait le quotidien des Urbavengers dans une France “startup” délibérément caricaturée.

Paris, 18 mai 2030
6h30, Louis prépare le petit-déjeuner pour toute la famille et en profite pour écouter les infos de ce vendredi matin en buvant son café. Le journaliste annonce l’inauguration d’une nouvelle ligne à grande vitesse permettant de relier Limoges à Paris via Poitiers en 2h30. Un léger sourire éclaire le visage de Louis, la nouvelle lui rappelle ses années estudiantines lorsque lui et ses amis se disaient autour d’une bière que le prochain président devrait mettre en place une politique d’aménagement du territoire à destination des villes moyennes afin d’assurer sa réélection et éviter la montée du populisme.

Un peu nostalgique, il réalise que cela fait une éternité qu’il n’a pas pris une bière avec ses amis de l’époque. Bien sûr, ils se parlent, continuent à s’écrire, mais tout cela ne se fait plus que par écrans interposés. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vu Pierre en chair et en os ? Entre les enfants, le boulot et l’installation de ce dernier à Rennes il ne parvient pas à se souvenir de leur dernière virée aux Halles. Louis décide d’organiser ça pour le soir même.

7h45, les enfants sont prêts à partir, ils révisent sur leur tablette. Louis finit par remettre la main sur ses batteries auxiliaires, objets ô combien importants depuis quelques années. Sur le chemin de l’école, la petite famille croise un groupe de badauds en pleine séance de taï-chi dont la sérénité contraste avec les nombreux passants en segway. La scène aurait pu rappeler l’utopie d’une ville ASMR qu’il avait imaginé de nombreuses années auparavant si le fourmillement des travailleurs stressés ne contrastait pas trop avec ces flâneurs.

Les rues ont beaucoup changé ces dernières années. La capitale s’est complètement métamorphosée, à coup d’un empowerment influencé par un élan startupper. Cette uberisation de l’urbanisme a permis aux habitants de choisir leurs transformations urbaines, et cela n’a finalement pas eu que des effets positifs. Les services de VTC en voitures autonomes, supposés réduire la place de l’automobile en ville, ont eu l’effet inverse. Le stationnement a été certes supprimé de l’espace public, mais un flux continu de voitures circule inutilement dans les artères urbaines. Des bornes de confcall ont remplacé les cabines téléphoniques. Là encore la mesure avait été applaudie – la reconversion d’objets urbains en désuétude ayant plu aux hipsters de 2020 – mais cela a contribué à rendre le Travail omniprésent dans l’espace public. Enfin, des voies réservées aux nouveaux modes de transport (hoverboards, segways,…) sont apparues. Leurs utilisateurs étant très nombreux, cela a encore réduit la liberté de circulation du piéton, sans-cesse interrompue par ces nouveaux usagers. Les autres exemples de transformations fonctionnelles mais perverses sont nombreuses. Grâce à l’empowerment, la mode a irrémédiablement transformé la ville.

Louis vérifie sa montre en s’engouffrant dans le métro, évitant habilement le militant politique tendant un programme électoral. Il a réservé un créneau sous le dôme de la place de la République pour bosser ce matin et sa visio est programmée pour 8h45. Il a tout juste le temps de passer les contrôles de sécurité pour déboucher et installer son portable dans ce temple de la startup nation.

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Sa réunion terminée, il prend le temps de regarder attentivement ce lieu qu’il pratique pourtant depuis plusieurs années. Comme toutes les grandes places parisiennes, République s’est vue affublée d’un dôme transparent imprimé sur place, dans lequel de grands openspaces de coworking ont été installés. On débouche dans ces bulles directement depuis le métro et tout est fait pour y rester la journée voire la nuit en cas de charrette. Tout cela a été pensé pour contribuer au seul objectif de la société actuelle : “le progrès par le travail”. La qualité de l’air y est garantie par la présence de végétaux spécialement sélectionnés. Beaucoup jugent que c’est du greenwashing, mais cela est indispensable au bon fonctionnement de l’installation. Le tout est enrobé d’un aspect délibérément ludique, avec des potagers à destination des usagers que le promoteur a choisi ironiquement d’appeler “travailler debout”.  

12h30, Louis s’aperçoit que sa rêverie a été particulièrement longue, la jeune femme à côté de lui le regarde désormais avec méfiance et il sait qu’il doit bouger avant qu’elle ne le signale à la plateforme, ce qui l’empêcherait de réserver un créneau pour les deux mois à venir.

Sa femme lui envoie un message pour lui rappeler d’aller chercher le cadeau d’anniversaire de la petite dernière. Louis replie ses affaires et prend un segway en libre service pour se rendre dans le nouveau temple de la consommation inauguré il y a trois mois à peine au sein des Catacombes.

En prenant l’escalator qui plonge dans les entrailles de la ville, il réfléchit au sacré coup marketing que cette opération représente : réserver le Bon Marché et les Galeries à l’usage exclusif des touristes et faire des Catacombes un lieu hype pour les Parisiens. Même si ça fait quelques années que le gouvernement joue la carte de l’underground pour s’assurer une communication moderne, Louis est toujours troublé à l’idée d’aller acheter un mikado au milieu d’ossements en vitrine.

Au détour d’une venelle et d’un écran diffusant la visite présidentielle sous haute sécurité à Moscou, il est interpellé par Nicolas qui a fait un crochet pour tester son nouveau jeu de réalité augmentée développé pour sa mission de “réintégrer les villes moyennes dans la République”. Son idée d’y répondre en proposant de nouveaux vecteurs d’appropriation n’est pas particulièrement novatrice, mais intelligente. Les deux hommes discutent rapidement et s’amusent du format old school de la réunion en présentiel de Nicolas. Ils conviennent de se retrouver à la fontaine des innocents vers 21h pour l’afterwork avant de se quitter.

Nicolas et Pierre invités, il ne manque plus que Louise pour réunir la joyeuse équipe des Urbavengers. Celle-ci prévenue, Louis l’attend quelques minutes sur l’un des derniers bancs publics de la ville jouxtant le jardin du Luxembourg où elle travaille. Dans un principe similaire aux “open-places publiques”, quelques parcs ont été aménagés avec des bulles de réunion et des bornes de confcall pour les transformer en poumons verts productifs. Nicolas et Pierre ne devraient pas tarder à arriver non plus. Ensuite, ils iront boire une bière près de la Seine, dans l’une des rares portions d’espace public où la consommation d’alcool est encore autorisée. Sous couvert d’un hygiénisme public, la consommation d’alcool est interdite dans tous les espaces publics à l’exception de quelques freezones. Les compagnons trinquent au souvenir de leur jeunesse jusque tard dans la nuit. Titubant sous une voûte céleste restaurée par un éclairage public intelligent, les amis refont le monde en s’amusant des liens intimes entre société et ville.

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