Tourista urbaine : quand les touristes deviennent des envahisseurs

« Le tourisme tue les quartiers ». C’est ainsi qu’un groupe d’activistes a décoré le pare-brise d’un car de touristes en pleine visite du centre de Barcelone, provoquant à la fois la panique des passagers et le courroux des autorités.
Le tourisme de masse bénéficie bien souvent d’une image positive auprès des autorités et des acteurs économiques. Vecteur d’un développement économique puissant, il représente pour la collectivité et les commerçants une manne financière importante. Pourtant, pour les habitants, il pose des enjeux d’appropriation voire de détérioration de l’espace.

Cette année, les villes espagnoles, portugaise et italiennes de Barcelone, Majorque, San Sebastian, Lisbonne et Venise ont connu des rassemblements de quelques centaines à plusieurs milliers de personnes contre les effets néfastes du tourisme de masse. Les manifestants dénoncent la hausse des prix de l’immobilier, la pollution et la saturation de l’espace engendrés par les vagues de touristes déferlant chaque été dans leurs villes. La multiplication des locations à court-terme, notamment encouragées par Airbnb, participe à une spéculation immobilière qui chasse peu à peu les locaux des centres villes. Les effets du tourisme sur l’environnement sont également prégnants, tant en termes de bétonisation des littoraux, de dégradation des sites naturels, de consommation d’eau que de productions de déchets. Enfin, le flux de touristes provoque une dénaturation culturelle de la ville : à Barcelone en 2015, les touristes étaient près de 10 fois plus nombreux que les locaux. Les visiteurs apportent en effet avec eux des usages induits par leur origine (la langue, les habitudes alimentaires, etc), et des pratiques de l’espace inhérentes au tourisme (pique-nique, pauses photo, etc).
De l’Italie où les municipalités organisent une reconquête des centres villes par les locaux, jusqu’en Espagne où des groupes militants tentent de chasser les touristes, la « crise du tourisme » semble aujourd’hui être une problématique de géopolitique locale. L’Italie et l’Espagne représentent en effet deux cas d’école de gestion de ce conflit d’usage qui implique trois acteurs : les touristes, les militants et les autorités (ces deux derniers entendant représenter les intérêts des habitants).

 

En Espagne, des activistes se font les portes-voix du ressentiment de certains habitants envers les touristes, menant ainsi une bataille médiatique. Les villes ibériques sont alors le théâtre d’actions coup-de-poing par les militants de l’Arran, branche jeunesse du parti indépendantiste catalan (le CUP). Sur youtube, on retrouve bon nombre de ces actions, qui vont du tag à l’envahissement d’espaces touristiques. Selon les militants, ces images brutales font écho à la violence des répercussions d’un tourisme libéral qui précarise la population et acculture les villes. Il faut noter qu’il ne s’agit pas pour eux de tourismophobie mais bien d’actions anticapitalistes.
Malgré la résonance importante de leurs happenings, on ne peut pour l’instant pas parler de victoire médiatique des militants de l’Arran. En effet, le gouvernement reste largement favorable aux touristes et condamne fermement ces actions, tandis que l’opposition profite de la polémique à une autre échelle politique. La droite espagnole s’empare du champ médiatique ouvert par les militants catalans pour mener une opération de décrédibilisation de leur mouvement, jouant une nouvelle carte dans la bataille de l’indépendance de cette région.

A l’inverse, en Italie, ce sont les autorités municipales qui se sont inquiétées de la possible dénaturation culturelle de leurs bourgades, ouvrant ainsi une bataille juridique de la « crise du tourisme ». Les municipalités de Milan, Rome ou Florence ont en effet pris des mesures pour préserver leur identité. Interdiction des perches à selfie, des canettes ou des verres à la main, arrosage des marches des églises à midi pour éviter que les touristes n’y pique-niquent, défense de s’asseoir sur les bords des fontaines ou de s’y baigner, chasse aux food-trucks et autres mesures restrictives du même genre sont apparues ces dernières années et ont vocation à défendre la culture des villes italiennes sans remettre en cause l’importance du tourisme pour l’économie transalpine.
D’autres, comme Paris ou les Baléares, se sont attelés à la résorption de la problématique de la hausse des prix de l’immobilier. Cela passe par l’encadrement des locations via particuliers – notamment celles effectuées via la plateforme Airbnb – et la chasse aux fraudeurs. En effet, en préférant louer sur des périodes courtes à des touristes plutôt qu’à des locaux sur des périodes longues, les propriétaires participent à une raréfaction du marché locatif dans les secteurs « touristiques » entraînant de fait une augmentation des prix.
Il est encore trop tôt pour dire si ces mesures permettent de réduire les effets négatifs du tourisme de masse, mais peu à peu les autorités semblent agir pour limiter les effets dénoncés par les habitants lors de leurs manifestations.

Enfin, les touristes participent sans le savoir à la plus importante des batailles de ce conflit d’usage : la bataille territoriale. Qui n’a jamais entendu un Parisien se plaindre que la ville était « envahie » de touristes ? Le choix de ce terme, emprunté au vocabulaire de la guerre, n’est d’ailleurs pas anodin. Cette représentation de touristes agissant comme des « envahisseurs » témoigne en réalité de leur aisance affichée  à occuper l’espace. Leur stratégie d’appropriation du territoire, au sens premier du terme, est bien rodée. Se déplaçant presque toujours à plusieurs, ils élisent d’abord domicile dans la ville, chassant peu à peu les autochtones (la vieille ville de Barcelone, très touristique, a perdu 13 000 résidents à l’année en 8 ans). Ils s’emparent ensuite de l’économie, qui s’adapte progressivement à cette clientèle : magasins de souvenirs, fast-foods, vendeurs ambulants, … Enfin, l’espace public tombe également sous leur joug : les touristes mangent sur les marches des monuments, s’arrêtent au milieu de la route pour prendre des photos, abîment l’environnement en produisant déchets et pollution (les bateaux de croisière font notamment l’objet de fortes critiques à Venise), restent sur la file de gauche des escalators parisiens (!), et j’en passe, bouleversant les habitudes des locaux. Leur victoire semble irrémédiable, et c’est contre cela que se battent les activistes en Espagne ou en Corse, essayant de chasser les visiteurs à force de slogans, de tags hostiles ou d’actions parfois plus violentes.
D’autres méthodes, moins radicales, ont été mises en place par les autorités de Dubrovnik et des Cinq Terres en Italie : le numerus-clausus. Des points d’entrées où se procurer un pass permettent de contrôler le nombre de touristes dans ces espaces, et donc d’éviter leur saturation.

cartegif1

Bien que très différentes, les approches espagnoles et italiennes de gestion d’une « crise du tourisme » répondent à la même problématique : comment concilier l’impératif du maintien d’une activité touristique représentant une part importante de l’économie territoriale avec la confortation d’une qualité de vie pour les habitants ? Selon les militants de l’Arran, la solution passe par la diversification économique pour réduire l’importance financière du tourisme et donc son emprise territoriale.

La France semble encore bien loin de ces considérations. En effet en 2014, Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères, lançait un objectif de 100 millions de touristes par an à l’horizon 2020. Cet objectif, très élevé, ainsi que l’absence de ministre dédié au tourisme dans l’actuel gouvernement sont deux éléments qui laissent penser qu’il n’y aura pas de stratégie globale de gestion des conséquences du tourisme de masse. Les villes ne peuvent donc compter que sur elles-mêmes.

 


Focus sur le cas du Machu Picchu au Pérou

Au Pérou, le cas du Machu Picchu pose la question des intérêts économiques opposés à ceux de la conservation d’un site vieux de plusieurs millénaires. C’est cette cité légendaire créée par les Incas et perchée à plus de 2400 mètres d’altitude qui a inspiré, entre autres, Hergé pour son album Tintin et le temple du soleil. Premier site touristique du Pérou (1,7 millions de visiteurs en 2016, chiffres officiels), la cité archéologique est une source incroyable de bénéfices pour les autorités locales.

machupicchu.jpg

Ce site classé par l’UNESCO en 1983 est aujourd’hui en grand danger puisque le nombre de touristes dépasse la limite fixée par les scientifiques pour garantir la pérennité du site et éviter les glissements de terrains très meurtriers dans cette région. Malgré leurs alertes répétées, les scientifiques ne trouvent pas d’oreille attentive auprès des autorités péruviennes.
Ainsi, ces dernières ont prévu pour 2021 la construction d’un aéroport de dimension internationale pouvant accueillir des longs courriers, situé à une petite cinquantaine de kilomètres du Machu Picchu et près de la capitale régionale Cuzco, pour faciliter l’accès au site et augmenter de fait le nombre de visiteurs (l’objectif étant de le tripler). Afin de parachever le tableau, ce dernier sera construit dans une zone naturelle protégée au sein de laquelle vivent des populations dont l’économie repose essentiellement sur l’agriculture. La contestation s’organise principalement à l’initiative des mouvements écologistes, inquiets de cette construction et de l’augmentation du nombre de touristes qu’elle entraînera. La population de Cuzco est plutôt favorable à cet équipement car les promesses de modernisation de l’économie locale et de retombées en termes d’emploi sont très alléchantes dans une ville où le revenu moyen est de 300€ par mois et où un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Le plan régional d’aménagement du gouvernement comprend également la modernisation du réseau routier de cette région et la construction d’un téléphérique permettant aux touristes d’arriver plus près du sommet.

Néanmoins, l’année 2017 marque un tournant dans la gestion du site. En effet, après de nouvelles menaces de sanctions de l’UNESCO (passage du site en patrimoine de l’humanité en péril), des manifestations et des grèves à Cuzco réclamant la préservation du site et une meilleure redistribution des profits aux locaux, le gouvernement péruvien a décidé de mieux encadrer le site. Les visites se répartissent sur deux plages horaires avec une durée maximale de 4h de présence sur site et il est désormais obligatoire d’être accompagné par un guide officiel. De nouvelles entrées ont par ailleurs été créées pour canaliser les flux.

Ces mesures, nécessaires, ont en réalité permis l’augmentation du périmètre de visite en dehors de la cité et la construction d’hôtels et autres commerces au pied de la montagne afin de contenter les touristes attendant leur tour pour arpenter la cité antique. Ces installations commerciales ont fait taire la contestation locale en créant de très nombreux emplois. On peut toutefois craindre que les tensions se ravivent face à l’installation toujours plus importante de péruviens fortunés et d’étrangers à Cuzco (300 000 habitants) qui construisent des résidences secondaires afin de les louer ensuite aux touristes sur le modèle de Airbnb.
Espérons que Viracocha et Inti ne se réveilleront pas face à tant de remue-ménage…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s