Super Borloo a-t-il vraiment un super-plan pour les Banlieues ?

Au départ, il y avait un projet. Réunir des professionnels de l’urbain pour mener un combat que personne ne pouvait mener : réintégrer les banlieues dans la ville et restaurer leur cadre de vie.

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Dans cette histoire digne d’un synopsis de film Marvel, Jean-Louis Borloo jouerait le rôle de Nick Fury, patron du SHIELD chargé de créer une équipe de personnes aux capacités extraordinaires pour mener les combats qui ne peuvent être gagnés.

14 ans après avoir créé l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine, face aux “technocrates consanguins” et à la bureaucratie qui parasiteraient son action rédemptrice depuis quelques années, IL revient avec un grand Plan (qui n’engage pas le gouvernement) pour réconcilier la banlieue avec la République. Soutenue par les maires des villes de banlieue, la posture de Jean-Louis Borloo ressemble un peu à celle d’un super-héros. Ses éléments de langage en attestent : sa démarche est la “dernière chance” pour sauver les banlieues.

Permettez-nous d’être sceptiques et de nous demander si ce brave homme a effectivement l’étoffe d’un super-héros de la ville.

Le constat est partagé : certains quartiers sont dans une situation de relégation indigne de la 5e puissance économique mondiale. Pourtant, l’absence de volontarisme politique a conduit à une faillite des nombreuses politiques publiques qui se sont succédées.
Pire, la banlieue est devenue un objet politique et des représentations électoralistes ont été diffusées. « Territoires de non droit », « no-go zones », il faut alors « réintégrer la banlieue dans la République », comme s’il s’agissait d’un objet urbain homogène, comme si elle avait déclaré son indépendance, telle un adolescent difficile qui a fugué. Les discours des responsables politiques, paternalistes et moralisateurs sur la forme et incantatoires sur le fond, se suivent et leurs circonlocutions leur permettent de rejeter aisément la responsabilité des échecs passés et futurs des politiques de la ville.
En outre, malgré leurs situations économiques et/ou urbaines parfois similaires, nous aurions tort de considérer ces quartiers comme un objet urbain homogène. Il n’est pas plus pertinent de comparer les banlieues entre-elles que de comparer Reims et Limoges. Les banlieues disposent en effet elles aussi d’identités qu’il est primordial de considérer dans la définition des politiques publiques. Car oui, Croix-Rouge et Beaubreuil, même s’ils sont regroupés sous la douce qualification de « quartiers politique de la ville » (« QPV » pour les intimes), en plus de ne pas porter le même nom, n’ont ni la même structure ni le même rôle au sein de leurs territoires respectifs. Leurs habitants n’y ont donc pas la même vie et les mêmes pratiques urbaines. Ils n’y ont pas non plus les mêmes pratiques sociales ni les mêmes revendications.

C’est dans ce contexte que Jean-Louis Borloo a rendu le 26 avril 2018 au Premier Ministre son « Plan pour une réconciliation nationale », sobrement intitulé « Vivre ensemble, Vivre grand », visant à remettre à plat les dispositifs de la politique de la ville.

Autant vous le dire d’emblée, il y a à boire et à manger dans les 164 pages et les 19 programmes de ce rapport grossièrement illustré de stockimages caricaturales.

 

Le Plan Borloo replace chacun face à ses obligations.
Reconnaissant la responsabilité des pouvoirs publics dans la relégation des quartiers, le 18e programme de Jean-Louis Borloo (créer une “Cour d’équité territoriale”) les oblige à assumer. Le Plan propose de sortir de l’obligation de résultats, qui laisse la porte ouverte à la mauvaise foi des décideurs quant au caractère atteignable des objectifs ciblés, pour entrer dans l’obligation de moyens. Cela permet de s’assurer que les efforts minimums ont été portés pour réduire les inégalités territoriales. Jean-Louis Borloo affirme en outre le rôle central des associations et des professionnels de l’action sociale, pour lesquels il recommande de pérenniser le financement en sortant du système d’appels à projets. Il fait enfin la part belle aux services publics, avec 2,7 milliards d’euros budgétés dans 6 programmes concernant le sport, la culture, la santé, la petite enfance, ou encore l’éducation.

Paradoxalement, Jean-Louis Borloo manque son objectif de refonder la politique de la ville et de garantir aux habitants un réel droit à la ville. En effet, il persiste à considérer la banlieue comme un objet technique, une construction purement urbaine distincte de ses pratiques et identités sociales.

Il rate ici l’occasion de réinterroger une politique qui vire au tout-rénovation faute de moyens pour mener des politiques sociales d’envergure dans ces quartiers. Et l’importance croissante donnée à l’avis des lecteurs du Figaro, qui considèrent que suffisamment d’argent a déjà été injecté dans ces quartiers, ne va pas rendre les politiciens moins frileux. A l’été 2017, l’enveloppe du volet humain de la politique de la ville a même déjà été amputée de 11% de son total, soit 46 millions d’euros. Quitte à parler d’humain, dites-vous que c’est à peu près comme si l’on avait supprimé une de vos cuisses (si, si, on a vérifié, la proportion est la même) du jour au lendemain, et sachez-le, la marche devient tout de suite plus difficile. Ainsi la rénovation urbaine est un programme distinct placé en première position dans son Plan “à la carte” et n’est soumise à aucune condition d’accompagnement par des mesures sociales.
Ce seul programme, décrit comme « à l’arrêt depuis quatre ans » représenterait néanmoins plus de 40% du financement de l’ensemble des mesures, soit 4,3 milliards d’euros ou la place du torse dans votre anatomie. A côté de cela, les 18 autres mesures semblent bien peu ambitieuses … On notera d’ailleurs qu’il s’agit là de mettre en avant l’outil qu’il a lui-même créé et auquel il reproche aujourd’hui la perte de son esprit originel et de ne pas avoir *déjà* résolu le problème des banlieues. Rappelons seulement qu’un projet urbain a une temporalité longue, surtout quand il implique des démolitions, des requalifications et la refonte de la trame viaire, pour s’insérer dans son contexte. Le temps n’est plus à l’application d’un « projet tout fait » imposé par les pouvoirs publics qu’ils soient nationaux ou locaux, partout dans nos banlieues. On ne peut plus demander à l’impérial chemin de grues de résoudre toutes les questions d’inégalités territoriales, surtout dans des banlieues polymorphes.

A aucun moment Jean-Louis Borloo ne remet en cause le zonage sur lequel repose la politique de la ville, et notamment les limites qu’implique le dessin de ces zones par des critères de définition voulus simples. De leur rigidité dépendent pourtant de nombreux financements. Des seuls critères statistiques fondés sur le revenu des ménages permettent-ils de rendre compte des différentes situations de fragilité existantes ? Si la notion de territoire est inhérente aux politiques de la ville, le rôle et la méthode de définition de la géographie des quartiers prioritaires peuvent être interrogés.

Enfin, Jean-Louis Borloo ne porte pas la question de la participation citoyenne. En n’ouvrant pas aux habitants l’opportunité de s’approprier et d’orienter les différentes mesures de son Plan, il ne parvient même pas à se hisser à hauteur de ce qui existe déjà. Pourtant, la réussite d’une politique urbaine n’est concevable que si celle-ci est appropriée et portée par la population. Les habitants qu’ils soient du quartier, de la ville, ou du territoire élargi, doivent donc prendre une part réelle dans l’élaboration et la mise en œuvre de ces programmes.

 

Dès les premières phrases de son rapport, Jean-Louis Borloo annonçait que l’heure n’était plus aux rapports d’experts. Son super-plan manque paradoxalement d’une vision globale qui permettrait réellement de « Vivre ensemble et de vivre en grand », et ne semble pas prendre la mesure des jeux d’acteurs et de leurs rapports de forces. Ce catalogue, sans cohérence d’ensemble, n’est pour nous pas à la hauteur de l’enjeu. Entre start-up banlieue et dispositifs déjà existants, il a néanmoins les mérites de ne pas être un appel à projets privés “Réinventer la banlieue” et de rappeler que le rattrapage que ces quartiers doivent surmonter ne se fera pas sans deniers publics.

Jean-Louis Borloo en enfilant sa cape, s’est servi de sa force de frappe médiatique pour rappeler les difficultés que rencontrent ces territoires. Clairement, la piqûre de rappel n’était pas superflue, voyons maintenant si elle portera ses effets et si l’on peut transformer l’essai.

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